
Comme promis, aujourd’hui, on va parler du premier jet, ce moment magique où l’on couche ses mots pour le papier, où l’on rédige l’histoire en tant que telle. C’est la partie la plus connue de notre métier, et beaucoup de gens — moi, la première, il n’y a pas si longtemps — imaginent même que c’est quasiment l’unique étape de l’écriture d’un livre. Genre : on veut écrire un livre, on l’écrit, et puis voilà, c’est fait. Alors, oui, mais non !
Du coup, avant de plonger plus en détail dans le vif du sujet, je me suis dit que c’était le bon moment de vous partager un petit schéma sur les différentes étapes de l’écriture. Bien entendu, chaque auteur a son propre fonctionnement, mais chez moi, ça ressemble à ça :

Vous l’aurez compris, le premier jet, même s’il est fondamental, n’est que le tout début du chemin. Pour simplifier, c’est un brouillon du roman. L’objectif n’est pas d’écrire quelque chose de parfait, mais de créer de la matière sur laquelle travailler ensuite. Un auteur (je ne sais plus qui, honte à moi) a dit qu’écrire le premier jet, c’est comme creuser le sol pour sortir de l’argile et essayer de former vaguement une silhouette. C’est moche et ça ne ressemble pas à grand-chose, mais c’est indispensable. Cela va nous servir ensuite de base pour faire ressortir les reliefs, travailler les ombres et les détails. Cela correspond parfaitement à ma vision des choses.
Pour certains auteurs, c’est leur partie préférée, le moment où ils lâchent complètement la bride à leur imagination. Ce n’est clairement pas la mienne. En écrivant, je pense à trois mille choses différentes : comment ce que j’écris participe à l’intrigue générale, à l’évolution de mes personnages, à ce que je veux révéler à mes lecteurs à cette étape du récit… En plus, chez moi, écrire le premier jet me fait un peu la même sensation que quand j’essaie de dessiner : j’ai une magnifique image en tête, mais une fois sur le papier, j’ai l’impression que ça ressemble à un gribouillage d’un enfant de 5 ans en overdose de sucre. Sans compter qu’en dépit de la frustration, il faut s’efforcer d’avancer, au risque sinon de s’enliser au bout de quelques chapitres.
Au début, je suis au pied de la montagne, noyée dans le brouillard et écrasée par l’ampleur de la tâche. Chaque page est une lutte, mais j’avance, malgré ma motivation vacillante. C’est l’étape la plus compliquée, celle où j’ai souvent envie d’abandonner. J’efface des passages, je m’arrête, je réfléchis, puis je me force à continuer.
Au fil de l’écriture, les choses s’améliorent. Une fois le premier tiers parcouru, c’est comme si j’émergeais au-dessus des nuages. Les choses deviennent plus claires, j’ai une vision nette du chemin juste devant moi, mes pages s’allègent et les mots coulent sur le clavier. Régulièrement, je me fonds dans l’esprit de mon héroïne, et tout devient limpide et naturel.
À la moitié du manuscrit, l’excitation commence à me parcourir à intervalles réguliers. Au détour de mon chemin, j’aperçois parfois le sommet et le parcours qui y mène. Le bout du voyage est à portée de main, et j’ai hâte d’atteindre le sommet. J’accélère encore le pas, les personnages sont devenus des compagnons de route intimes, et nous avançons à bon rythme, tous ensemble. Mes mots me semblent justes et je vis intensément chaque scène. Au moment où je vous écris, j’en suis à cette étape, et j’avoue que c’est un peu magique !
Avant-hier, au moment de rejoindre mon chéri pour le déjeuner, j’étais toute bouleversée par une scène d’altercation entre deux personnages, tandis qu’hier, je flottais au contraire sur un petit nuage. Avec mon texte, j’avais passé ma matinée à la Pointe Saint-Mathieu, et j’avais encore le parfum des embruns dans le nez. Magique, je vous dis !
Tout au long de cette phase, je m’efforce d’écrire un certain nombre de mots par jour. Cette discipline me permet de tenir bon sur les débuts, puis ensuite de conserver la dynamique. C’est aussi un moyen de rester immergée dans mon univers, et de laisser mon esprit continuer de penser à la suite de l’histoire. Hier, en milieu de matinée, après avoir écrit mon quota de mots du jour, je suis allée prendre ma douche. Et sans raison, le dialogue de la scène suivante m’est apparu avec une netteté extraordinaire. J’ai eu tellement peur de le laisser s’échapper, que je suis revenue en vitesse à mon clavier pour me dépêcher d’écrire la scène en peignoir, encore dégoulinante d’eau ! Tout au long de la journée, je pense à des répliques, des idées, et je les note religieusement dans mon téléphone. Généralement, quand il s’agit de scènes passées, j’évite d’y revenir et je me garde ces notes pour la réécriture. Mais bon, quand c’est un dialogue entier qui surgit…
Si tout va bien, c’est-à-dire si je continue d’écrire chaque jour l’équivalent de dix pages d’un roman papier, je devrais finir l’écriture à la fin du mois. Je trépigne d’impatience ! Au moment où je poserai le point final, l’histoire de Zoé et Pierre existera pour de bon, elle sera passée de mon imagination au monde réel. Je me rappelle l’émotion incroyable que j’ai ressentie lors de mon premier roman, et je sais qu’elle sera tout aussi puissante cette fois-ci. J’ai hâte !
Ensuite, ce sera le moment des corrections, un moment que j’adore, puisqu’il s’apparente au fait de transformer la pierre brute en joyau. C’est beaucoup plus en phase avec mes penchants perfectionnistes ! Mais ça, nous en parlerons dans une prochaine lettre. Ce ne sera pas dans la suivante, mais dans celle d’après. En effet, pour des raisons que j’expliquerai la prochaine fois, je vais d’abord vous parler de la bêta-lecture. Si c’est un sujet qui vous intrigue ou vous attire, je vous conseille de ne surtout pas la rater !