
Comment naît un roman ? Qu’est-ce qui déclenche cette idée qui deviendra quelques mois plus tard un roman ? Évidemment, je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres auteurs et autrices, mais je peux vous parler de comment le roman sur lequel je travaille actuellement est né. Vous êtes prêts ? C’est parti !
Tout a commencé par un séjour chez le grand-père de mon mari. C’est un monsieur de 91 ans, veuf, malicieux et cabotin comme pas permis. Je ne fréquente pas beaucoup de personnes âgées, mais j’ai rarement vu un nonagénaire aussi vif. Ni aussi bavard !
Pour lui, tout est prétexte à citer un personnage historique ou à raconter une anecdote tirée de sa longue carrière dans la Marine nationale, comme marin, puis comme sous-officier. Je l’avais déjà rencontré à de nombreuses reprises, et j’avais déjà été charmée depuis longtemps par son bagou. Mais c’était la première fois que nous passions autant de temps chez lui.
La moitié du temps, il clame qu’il a justement fait son temps, et qu’il veut juste qu’on lui fiche la paix, qu’il puisse attendre la mort tranquillement avec ses bouquins et ses émissions télé préférées. Il soutient qu'il ne veut plus sortir de chez lui et tolère les visites en râlant que ce n’est plus de son âge. L’autre moitié du temps, il jacasse sans cesse, partageant ses souvenirs de la Royale, comme il désigne la Marine nationale, tout content d’avoir un auditoire conquis à disposition.
Il faut dire qu’il sait raconter les histoires ! Moi qui n’ai jamais été attirée par l’univers militaire, quand il en parle, j’y vois l’aventure, la camaraderie et la noblesse. J’ai été happée par ses récits. Sa mémoire extraordinaire se rappelle de petits bouts de scènes du quotidien, des gens qu’il a croisés, de ses escales dans le monde entier… Peu à peu, je me suis rendu compte qu’au gré de ses voyages, il a croisé aussi bien des personnalités que les évènements majeurs du vingtième siècle : la Seconde Guerre mondiale en tant qu’enfant, puis l’Indochine, la guerre froide, la guerre d’Algérie, le choc pétrolier. Et son métier lui a fait visiter des lieux dans le monde entier et sur tous les continents. Quelle vie incroyable !
Mais c’est également un vieux monsieur qui n’a pas sa langue dans sa poche. Un vieux grincheux qui hurle aux démarcheurs téléphoniques qu’ils l’empêchent de mourir en paix. Un vieux filou qui adore faire tourner les gens en bourrique ou les mener en bateau pour se faire plaindre. Un vieux monsieur qui porte sur le monde d’aujourd’hui un regard bien à lui. Une vision que je trouve parfois désuète (pour ne pas dire arriérée !), parfois comique, et parfois pleine de sagesse. Enfin… Une sagesse toute personnelle !
Et puis, un matin, il nous a raconté une anecdote récente - comprendre vieille d’à peine quinze ans. Il s’était rendu à l’agence de voyages pour acheter un billet d’avion. L’employée l’a regardé bouche bée, apparemment effarée qu’un vieux monsieur comme lui prenne l’avion. Puis elle s’est inquiétée du fait que ce serait sûrement la première fois pour lui et qu’il risquait d’être impressionné. Le grand-père en a été vexé comme un pou. Il en vibrait encore de colère et d’indignation en nous le racontant :
— La vache, ça m’a mis un coup de vieux ! Elle me regardait comme un vieux croulant ! Alors que je prenais déjà l’avion alors que cette bonne femme n’était même pas née ! Non, mais t’imagines ?
Et j’imaginais très bien.
Je voyais parfaitement l’image que renvoyait ce petit vieux tantôt rigolard, tantôt râleur en pantalon de velours et chaussures avachies. Et je voyais aussi l’homme qui avait vécu mille et une aventures. Qui avait rencontré Edith Piaf à New York, qui avait visité l’île de Pâque en hélicoptère, la baie d’Along, le canal de Panama. Un homme qui avait fait plusieurs fois le tour du monde et passé son temps libre à se cultiver.
Et c’est là que j’ai eu le déclic.
J’avais envie d’écrire sur ce contraste. Réconcilier le vieux reclus grincheux et le jeune marin à la vie trépidante.
— Papy, tu veux bien que j’écrive un livre sur toi ?
— Quoi ? Tu veux écrire mes mémoires ? m’a-t-il répondu en s’esclaffant. Comme de Gaulle et Churchill ?
— Pas tes mémoires, non. Ce n’est pas mon truc. Un roman, plutôt.
— Oh oui ! un roman où tu raconterais les aventures d’un jeune marin qui parcourait le monde ! Ça, ça serait chouette !
Il m’a fait un sourire de gamin, à la fois crâneur et ravi.
Je lui ai souri à mon tour. Je me doutais qu’il préférerait parler du jeune marin que du vieux grincheux.
— Pas exactement. Mais ça parlerait de tes aventures…
— Oh, tu fais bien comme ça te chante ! Du coup, tu veux que je raconte d’autres histoires ?
— Avec grand plaisir. Attends, je vais chercher de quoi prendre des notes.
Et c’est comme ça que tout a commencé, avec un seul personnage et un embryon d’idée.
Il me restait à travailler tout ça pour le transformer en récit (captivant, de préférence). Mais ça, ce sera le sujet de mon prochain billet.